Chapitre 12
Le cahier d’anges

Vibrante d’espoir, Alexanne se rendit à sa chambre, le cahier d’anges pressé contre sa poitrine. Elle le déposa sur son lit et lui prépara une place de choix sur sa commode. Elle examina l’endroit qu’elle trouva un peu fade, puis décida de prendre les deux chandeliers sur le bord de sa fenêtre, et de les placer de chaque côté de l’album. Puis, elle s’assit sur son lit en pensant que son père l’aurait vertement sermonnée s’il l’avait vue faire un geste aussi ridicule. Malgré sa sévérité excessive, son père lui manquait beaucoup.

Alexanne fouilla dans ses affaires et sortit une enveloppe dans laquelle elle conservait les rares photos de sa famille. Elle aurait bien aimé avoir des cadres pour y mettre ses préférées. Elle embrassa celle de sa mère et se mit à pleurer. Lorsqu’elle s’en sentirait le courage, elle demanderait aux anges si ses parents avaient joint les rangs des méritants, au ciel.

Elle s’éternisa dans un bain chaud, puis se mit au lit, appréciant de plus en plus la liberté dont elle jouissait dans cette maison. Puisqu’elle faisait ce qu’elle voulait, il lui était bien difficile de se rebeller et de donner une bonne raison aux services sociaux de la placer ailleurs…

Au milieu de la nuit, à 4 h 44 précisément, le cahier d’anges s’illumina de l’intérieur sur la commode, l’espace d’un instant, réveillant la minuscule fée qui dormait dans les attaches des rideaux, qui lui servaient de hamac. Alexanne s’agita dans son sommeil pour finalement s’asseoir brusquement en ouvrant les yeux. Le cahier s’était déjà éteint.

Bouleversée par son rêve, l’orpheline ne voulut pas attendre au matin pour le raconter à Tatiana. Elle enfila ses pantoufles et son peignoir et mit le nez dans la chambre de sa tante, mais elle n’y était pas. Inquiète, l’adolescente dévala l’escalier et trouva Tatiana au salon, assise devant la table à café où brûlaient deux minces chandelles blanches et un bâtonnet d’encens.

— Êtes-vous en train de méditer ? chuchota Alexanne.

— J’ai terminé. Tu peux approcher.

La jeune fille s’assit sur la moquette, de l’autre côté de la table à café, et s’y accouda, entre les chandelles.

— Je suis tellement contente que vous ne soyez pas couchée. J’ai fait un rêve étrange et je veux vous en parler.

— N’hésite jamais à me réveiller si tu as besoin de me parler, Alexanne. Je suis là pour t’écouter.

— Je sais et je vous en remercie, tante Tatiana.

— Allez, raconte-moi ton songe.

— J’ai vu des gens qui fuyaient la colère d’un volcan en éruption. Pire encore, je me trouvais au milieu d’eux ! Un jeune homme noir me tenait la main, mais il courait beaucoup plus vite que moi et j’avais de la difficulté à le suivre. Je pouvais même sentir l’odeur du feu et la terre tremblait sous nos pieds. Je savais que nous allions tous mourir et j’étais terrifiée ! J’ai eu l’impression d’être réellement là !

— Est-ce la première fois que tu fais ce rêve ?

— Oui ! D’habitude, je rêve à l’école, à mes amis ou à des vacances passées avec mes parents. Et nous ne sommes jamais allés où il y a des volcans actifs.

— Non, ce n’était pas vraiment le genre de ton père, affirma Tatiana.

— J’ai posé une question aux anges et j’ai rêvé à une catastrophe… Ça n’a aucun sens !

— Ils ont pourtant répondu à ta question. Calme-toi et prends le temps de réfléchir.

Alexanne respira profondément et tenta de se remémorer les détails du songe. Elle revit les flammes illuminant la nuit, les flocons de cendre voltigeant dans le ciel, les hommes, les femmes et les enfants terrorisés qui fonçaient vers le port où les attendaient de petites embarcations de bois. Le jeune homme qui lui tenait fermement la main exigeait qu’elle coure plus vite. Il se tourna vers elle, et elle crut reconnaître son visage.

— C’est Matthieu ! s’exclama-t-elle. Il n’avait pas les mêmes traits et sa peau était noire, mais je suis certaine que c’est lui ! Qui était-il pour moi ? Où étions-nous ?

— As-tu posé toutes ces questions aux anges ?

— Non… Je leur ai seulement demandé si j’avais connu Matthieu dans une autre vie…

— La prochaine fois, étoffe davantage tes questions. Les anges ont pour mission de nous protéger et de nous répondre. Leur patron ne leur a pas donné la mission de prendre des initiatives.

— Seraient-ils fâchés si je reformulais ma question ?

— Rien ne peut les fâcher, Alexanne. Tu auras l’occasion de t’en rendre compte toi-même.

Rassurée, l’orpheline grimpa à sa chambre. En mettant le nez dans la porte, elle capta tout de suite une subtile odeur de jasmin. Elle s’empara de son cahier d’anges et écrivit une nouvelle question à la suite de la première.

 

Mes chers anges,

 

Je viens de faire un rêve qui se déroulait dans un autre pays, où un volcan était entré en éruption. Pouvez-vous me dire le nom de ce pays et quand cette tragédie a-t-elle eu lieu ?

 

Alexanne

 

Persuadée que sa question était suffisamment claire, Alexanne replaça l’album sur la commode et se glissa sous ses couvertures. Le lendemain, lorsque les rayons du soleil caressèrent son visage, l’adolescente s’étira en bâillant. C’était le moment de vérité. En retenant son souffle, elle s’approcha du cahier et l’ouvrit prudemment. À sa grande surprise, elle trouva les mots Pelée, Marie et Jacques, jeunes épousés, écrits en belles lettres d’or sous sa question. Les anges ne pouvaient certainement pas avoir écrit ces mots dans son cahier qui, de toute façon, avait passé la nuit fermé, sur la commode. Ce ne pouvait être que sa tante !

Alexanne s’habilla en vitesse et descendit à la cuisine, emportant son trésor avec elle. Elle trouva sa tante faisant ce qu’elle faisait tous les matins à la même heure : préparer les céréales du déjeuner. Même si les croyances de Tatiana différaient de celles de son frère, tout comme lui, sa vie était réglée comme une horloge.

— Tante Tatiana, avez-vous écrit ces mots dans mon cahier ?

L’adolescente l’ouvrit à la première page pour lui faire lire les mots en belles lettres dorées.

— Non, ce n’est pas moi. D’ailleurs, le cahier d’anges est un objet sacré. Maintenant que je te l’ai donné, je n’ai plus le droit d’y toucher.

— Mais les anges sont des créatures invisibles qui n’ont pas de mains. Comment auraient-ils pu écrire ces mots ?

— En général, ils se servent d’humains en état de transe et guident divinement leur main. Ils t’ont sans doute demandé de les écrire pendant ton sommeil.

— Mais ce n’est même pas mon écriture ! Et je n’ai jamais été en transe de toute ma vie !

Alexanne baissa les yeux sur son cahier en se demandant si elle devait se réjouir ou paniquer.

— Calme-toi, lui recommanda Tatiana en l’emmenant s’asseoir.

L’adolescente prit de profondes inspirations, comme sa tante le lui avait enseigné.

— Admettons que ce message ait été écrit par les anges, que veulent dire « Pelée, Marie et Jacques, jeunes épousés » ? demanda-t-elle, au bout d’un moment.

— Pelée, c’est probablement un endroit. Marie, ça devait être ton nom, et Jacques, ça devait être celui de Matthieu. Quant aux jeunes épousés, je pense que c’est clair, non ?

— J’ai été sa femme ? Oh mon Dieu… Je ne pourrai plus jamais le regarder en face…

— Au contraire. Parce que vous avez été proches dans cette autre vie, tu peux voir dans les yeux de Matthieu des choses qu’aucune autre personne n’y verra jamais.

Alexanne regarda sa tante fixement pendant un long moment en tentant d’assimiler ces notions. Tatiana avait probablement raison, mais tout cela était si nouveau pour elle.

— Quant à Pelée, il n’y a qu’une façon de savoir où c’est. Je ne possède pas d’atlas, mais il y a un dictionnaire dans le salon.

Torturée par sa curiosité, Alexanne s’engouffra dans le couloir, Tatiana sur les talons. Elle demeura derrière elle, tandis qu’elle fouillait dans le gros volume. L’orpheline trouva aussitôt le mot « Pelée ». Il s’agissait d’une montagne volcanique de la Martinique, ayant fait éruption en 1902, détruisant une partie de l’île et faisant un nombre considérable de victimes.

— Dont Marie et Jacques, raisonna Alexanne. Matthieu et moi… C’est incroyable !

— C’est un qualificatif qu’on finit toujours par employer lorsqu’on parle des anges.

— Quand vous leur posez des questions, vous répondent-ils aussi dans votre cahier ?

— Non. Moi, je m’adresse oralement à mes amis ailés depuis longtemps. Tu apprendras aussi à le faire en temps voulu.

La guérisseuse embrassa Alexanne sur le front avec une tendresse dont l’adolescente avait été privée depuis le décès de sa mère. Les deux fées s’observèrent un instant, puis Tatiana fit un clin d’œil à sa nièce et la laissa seule, afin qu’elle assimile définitivement cette nouvelle réalité.

Alexanne baissa les yeux et relut le court paragraphe, dans le dictionnaire, où il était question de Pelée, de plus en plus frappée d’étonnement.

 

4h44
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